La stratégie nationale en matière d'IA du Canada : aperçu général et implications pour le secteur des arts et de la culture et pour les industries créatives
Le 4 juin 2026, le gouvernement fédéral a publié la Stratégie nationale en matière d’intelligence artificielle du Canada : L’IA pour tous. L’intention déclarée du gouvernement est de promouvoir l’adoption de l’IA et de renforcer le leadership mondial du Canada dans ce domaine, en mobilisant l’IA « pour accroître notre prospérité, renforcer notre bien-être, promouvoir notre culture et consolider nos collectivités ». À cet effet, la stratégie établit six piliers:
- Protéger les Canadiens et préserver notre système démocratique
- Donner aux Canadiens les moyens de réussir
- Favoriser l’adoption de l’IA pour garantir une prospérité partagée
- Bâtir les fondements de l’IA souveraine au Canada
- Favoriser l’expansion de champions canadiens de l’IA
- Établir des partenariats et des alliances mondiales fiables
Cette note examine le contenu de ces piliers en mettant l'accent sur les annonces qui auront le plus d'importance pour le secteur des arts, de la culture et du patrimoine ainsi que pour les industries créatives du Canada. Elle explore également les lacunes et les opportunités pour ces secteurs.
Contexte
Depuis le début de l’année 2025, le gouvernement du Canada recueille les commentaires des Canadiens afin d’éclairer l’élaboration de sa nouvelle stratégie en matière d’intelligence artificielle, principalement par le biais du « Sprint national sur l’IA » lancé en octobre 2025 par le gouvernement de Mark Carney. Dans le cadre de cette initiative, Innovation, Sciences et Développement économique Canada (ISDE) a mené une consultation publique de 30 jours, qui a recueilli les commentaires de plus de 11 300 participants (dont le Centre de politique culturelle). Les parties prenantes ont également fait part de leurs commentaires lors d’autres occasions de consultation, comme le Sommet national sur l’IA et la culture à Banff.
Le 4 juin 2026, ISDE a publié la Stratégie nationale en matière d’intelligence artificielle du Canada : L’IA pour tous. Cette stratégie présente un certain nombre d’initiatives visant à améliorer l’adoption de l’IA et la confiance dans ce domaine au Canada au cours des cinq à dix prochaines années. Cette stratégie vise à combler les lacunes laissées par la Stratégie pancanadienne en matière d’IA de 2017 — qui se concentrait principalement sur la recherche et les talents — et par le projet de Loi sur l’intelligence artificielle et les données de 2022 (LIAD).
Pilier 1 : Protéger les Canadiens et préserver notre système démocratique
La nouvelle stratégie nationale en matière d’IA reconnaît que « les risques liés à l’IA sont bien réels » et que l’amélioration de l’adoption de l’IA et de la confiance à son égard nécessite « une approche axée sur la sécurité et ancrée dans le droit ». Le gouvernement affirme notamment son intention de moderniser la législation sur la protection de la vie privée des consommateurs et d’introduire de nouvelles lois sur la sécurité en ligne, en accordant une attention particulière à la protection des enfants contre l’exploitation et les préjudices. La stratégie signale également l’intention du gouvernement de mettre en place un programme canadien de certification en IA de confiance afin d’aider les Canadiens à identifier les produits d’IA « fiables ».
Cependant, la stratégie ne fournit aucun détail concret sur ce que ces mesures de protection pourraient impliquer, ni sur la question de savoir si les réglementations et audits s'appliqueront au développement des systèmes d'IA, à leurs produits ou aux résultats concrets pour les utilisateurs. Plus important encore, la stratégie ne prévoit pas de calendrier législatif.
L’IA pour tous affirme également que le Canada continuera à œuvrer en faveur de la transparence de l’IA, notamment « grâce à des capacités comme le marquage des contenus générés par l’IA », et s’efforcera de protéger les institutions démocratiques contre la désinformation alimentée par l’IA.
La stratégie prévoit 50 millions de dollars pour l’Institut canadien de la sécurité de l’IA afin qu’il continue « de suivre l’évolution des risques, de faire progresser la recherche technique et de réaliser des évaluations transparentes des modèles d’IA ». Toutefois, dans la présentation de future législation, la stratégie ne mentionne pas la possibilité de lois sur la responsabilité civile.
Pilier 2 : Donner aux Canadiens les moyens de réussir
La stratégie « L'IA pour tous » annonce la création d'une Initiative nationale de littératie en IA, qui répond à une demande de longue date des entreprises canadiennes, notamment dans les secteurs des arts, de la culture et du patrimoine. L’objectif de cette initiative serait d’ « offrir à tous les Canadiens et Canadiennes un accès à une formation gratuite en littératie de l’IA » : cela impliquera de toucher 1 million d’étudiants de premier cycle dans l’enseignement supérieur serait concerné, de doubler la formation des enseignants du primaire et du secondaire pour atteindre plus de 3 000 éducateurs, ainsi que d’investir 30 millions de dollars dans CodeCan — un programme qui finance des organismes sans but lucratif pour former les éducateurs et les jeunes à des compétences numériques telles que le codage et l’IA. Tous les adultes devraient bénéficier d’une formation de base en IA dans le cadre de l’Initiative nationale de littératie en IA, dispensée par l’intermédiaire des « bibliothèques publiques [et des] organismes communautaires », mais aucun financement spécifique n’est prévu pour soutenir cette initiative.
Les étudiants du postsecondaire, quant à eux, auront accès à « des agents d’IA fiables ». La stratégie ne précise pas comment ces agents seront développés, qui les développera, ni quel contrôle les universités auront pour les adopter et les gérer.
Dans l’ensemble, le gouvernement vise à contribuer à la création de 250 000 nouveaux emplois « liés à l’IA » d’ici 2031. Ce chiffre n’est pas expliqué dans la stratégie, et les experts ont tendance à se montrer prudents dans leurs estimations de l’impact de l’IA sur le marché du travail.
Parmi ses autres objectifs, le pilier 2 vise également à « veiller à ce que l’IA reflète l’identité, la culture et l’inclusion canadiennes », notamment en soutenant les initiatives en matière d’IA menées par les Autochtones et en adoptant des outils qui protègent et promeuvent les langues autochtones et le français. Bien que la stratégie ne mentionne pas explicitement la souveraineté autochtone, elle reconnaît la nécessité d’une autonomie et d’un leadership autochtones en matière de données autochtones et de développement d’outils d’IA. Le gouvernement entend amplifier les initiatives en matière d’IA menées par les Autochtones et soutenir « l’autodétermination des peuples autochtones quant à la manière dont l’IA est conçue et utilisée dans leurs contextes ».
Pour les artistes et les industries créatives en particulier, la stratégie prévoit un nouveau Programme de technologie créative de 50 millions de dollars, qui aidera « les créateurs canadiens dans l’utilisation de l’IA selon leurs propres modalités ».
Le gouvernement propose également des mesures visant à évaluer de manière critique les préjugés sexistes dans l'IA, à supprimer les obstacles à l'accessibilité des systèmes d'IA et à favoriser l'inclusion. Il ne mentionne toutefois aucune mesure spécifique contre les préjugés algorithmiques fondés sur la race, la religion, l'orientation sexuelle ou d'autres caractéristiques liées à l'identité ou au vécu.
Pilier 3 : Favoriser l’adoption de l’IA pour garantir une prospérité partagée
La nouvelle Stratégie nationale en matière d’IA fixe des objectifs ambitieux pour l’adoption de l’IA au Canada, visant à faire passer la proportion d’entreprises canadiennes (en particulier les PME) ayant adopté des outils d’IA de 12 % en 2025 à 60 % d’ici 2034. Le gouvernement mettra à profit et élargira des programmes tels que le programme LIFT de la Banque de développement du Canada, l’Initiative régionale en intelligence artificielle et le Programme de développement de la petite entreprise et de l’entrepreneuriat.
Il soutiendra également le développement d’un outil d’évaluation de la littératie et de l’adoption de l’IA que les PME et les petites entreprises pourront utiliser pour mesurer leur état de préparation à l’adoption de solutions d’IA. Cet outil pourrait s’avérer particulièrement efficace pour combler le fossé en matière d’adoption et aider les créateurs à identifier comment tirer parti de l’IA.
La stratégie comprend également un nouveau programme de missions d’IA visant à mettre en relation les innovateurs, les industries et les institutions et à « faire progresser des projets ciblés à fort impact qui généreront des retombées importantes pour le bien public ». La première mission, dotée de 200 millions de dollars, sera consacrée à l’amélioration des résultats en santé des Canadiens ; à l’avenir, la création de biens communs numériques de l’IA ou d’un laboratoire dédié aux arts, à la culture et au patrimoine pourrait être envisagée dans ce cadre.
La stratégie envisage la transformation de la prestation des services publics grâce à l’IA : elle promet qu’un flux de travail collaboratif entre les personnes et les machines (une approche « humain dans la boucle ») sera maintenu lors de la mise en œuvre des systèmes d’IA dans les services publics, mais ne mentionne pas le rôle de la contribution humaine et de la supervision de la prise de décision en dehors de la fonction publique.
Pilier 4 : Bâtir les fondements de l’IA souveraine au Canada
La souveraineté est l’un des piliers de la stratégie en matière d’IA et aligne celle-ci sur les recommandations des experts ainsi que sur les déclarations antérieures du premier ministre Carney et du ministre d’IA et de l’Innovation numérique, Evan Solomon, concernant l’importance de la souveraineté du Canada.
La stratégie fait référence à des initiatives déjà annoncées, telles que les partenariats public-privé concernant les infrastructures de calcul et d’infonuagique et les centres de données, qui permettront d’augmenter considérablement la capacité de calcul du Canada d’ici 2030 — même si cela ne suffira probablement toujours pas les besoins des entreprises canadiennes. Le gouvernement s’engage également à investir dans la mise en place et le renforcement de systèmes numériques sécurisés utilisés pour les opérations gouvernementales, à investir dans la sécurité de la chaîne d’approvisionnement et à « ancrer au Canada des chercheurs de calibre mondial » grâce au Volet des talents mondiaux.
« Il faut traiter les données comme un atout national stratégique », selon la stratégie. Mais l’approche du gouvernement se limite pour l’instant aux données de santé, et ni les données culturelles ni les données autochtones ne sont mentionnées. De manière générale, le document échoue à dépasser la question des infrastructures pour aborder la souveraineté juridique (CLOUD Act, résidence des données, contrôle des données de modélisation et d’entraînement, etc.).
Pilier 5 : Favoriser l’expansion de champions canadiens de l’IA
La stratégie comprend un certain nombre de nouvelles initiatives de dépenses et d’augmentations des programmes existants afin de renforcer et d’accroître les investissements dans l’IA et l’accès des entreprises canadiennes aux outils d’IA et à la capacité de calcul. Elle établit un Fonds canadien de croissance technologique de 500 millions de dollars pour fournir des capitaux à des start-ups prometteuses, et vise à tirer parti du Fonds pour un Canada fort, un « fonds souverain » de 25 milliards de dollars annoncé en avril 2026.
Le gouvernement prévoit également d’allouer 700 millions de dollars supplémentaires au Fonds d’accès une capacité de calcul pour l’IA, ce qui permettra aux PME, y compris aux organismes sans but lucratif, d’accéder plus facilement à une puissance de calcul souveraine abordable. Il investira également 130 millions de dollars dans les programmes de commercialisation au sein des instituts nationaux d’IA.
Afin d’améliorer son potentiel d’exportation et d’éviter « la dépendance à l’égard des modèles étrangers », le Canada prévoit également de soutenir la recherche et le développement de modèles de fondation d’origine canadienne, destinés à se développer et à s’étendre à l’échelle internationale tout en restant ancrés au pays.
La stratégie nationale en matière d’IA souligne l’importance de la valeur de la propriété intellectuelle (PI) canadienne et de son potentiel commercial. La stratégie met en avant les programmes ÉleverlaPI et Assistance PI, prévus au budget 2025, comme moyens de protéger la PI canadienne et d’aider les PME « à commercialiser leurs actifs incorporels sur les marchés mondiaux ». Cependant, la stratégie ne propose aucune solution pour faire face aux risques que le développement de modèles d’IA peut présenter pour la PI des créateurs de contenu canadiens.
Pilier 6 : Établir des partenariats et des alliances mondiales fiables
Le gouvernement Carney positionne le Canada comme un leader mondial potentiel en matière de gouvernance de l’IA, en s’appuyant sur sa position de confiance sur la scène internationale et ses capacités pour promouvoir « un écosystème mondial de l’IA qui est transparent et sécuritaire, et respecte les principes démocratiques ». L’Alliance pour la souveraineté technologique, récemment créée par le Canada et l’Allemagne en février 2026, pourrait être élargie pour devenir une vaste coalition de démocraties mettant en commun leurs ressources et leurs talents. Cela permettrait également au Canada d’attirer des investissements et d’avoir davantage de poids dans le nouveau contexte changeant de la diplomatie de l’IA.
Le gouvernement s’engage également à diriger « un effort mondial multipartite visant à investir dans le développement de l’IA de source ouverte et en assurer la pérennité dans l’intérêt public ». L’IA de source ouverte présente un fort potentiel en matière de transparence, de responsabilité et d’évaluation externe, ce qui la rend particulièrement attrayante pour le secteur à but non lucratif et pour les Canadiens qui souhaitent disposer d’outils et de modèles conçus et produits de manière éthique.
IA, arts et culture
Depuis l'annonce du Sprint national sur l'IA, les acteurs du secteur des arts et de la culture se sont interrogés sur le rôle que jouera le ministère du Patrimoine canadien dans l'élaboration des politiques relatives à l'IA. À la suite du Sommet national sur l'IA et la culture qui s'est tenu en mars 2026, les ministres Evan Solomon et Marc Miller ont annoncé conjointement la création d'un Conseil consultatif sur l'IA et la culture afin de construire du lien entre les secteurs de la création artistique et culturelle et de la technologie. La composition de ce conseil n'a pas encore été dévoilée.
Comme mentionné précédemment, la stratégie prévoit un fonds dédié de 50 millions de dollars pour les artistes et les industries créatives par le biais du Programme de technologie créative et s'engage à fournir aux organismes sans but lucratif l'accès à divers outils et fonds pour améliorer la maîtrise et l'adoption de l'IA. Elle a également annoncé un nouveau financement pour un programme de missions en IA. Alors que la première mission sera consacrée aux soins de santé, une future mission pourrait être spécifiquement axée sur les arts, la culture et le patrimoine.
Cependant, la stratégie manque l’occasion de soutenir les arts et la culture canadiens là où cela compte le plus pour eux. Malgré la pression forte et constante exercée par le secteur des arts et de la culture, la stratégie n’aborde pas la question persistante de l’utilisation de la propriété intellectuelle des artistes et des créateurs pour entraîner les modèles de langage (LLM) et d’autres outils d’IA générative, et pour alimenter les résultats de ces outils. Les solutions proposées par le secteur pour résoudre ces problèmes — telles qu’un système de licence couvrant cette utilisation avec un consentement préalable explicite et une rémunération équitable — sont absentes de la stratégie. Il n’est pas non plus fait mention de réformes potentielles de la législation actuelle sur le droit d’auteur comme moyen de résoudre ces litiges.
Des questions subsistent également, car aucun engagement concernant des dépenses spécifiques des différents ministères n’a été pris à ce stade, et la gouvernance globale, la responsabilité politique ainsi que les prochaines étapes en matière de calendrier et de résultats attendus n’ont pas encore été définies. Le Centre de politique culturelle continuera de suivre ces questions avec intérêt et travaillera avec ses partenaires au sein du PCH, de l’ISDE et de l’ensemble de son réseau pour partager les dernières informations sur la mise en œuvre de la stratégie, y compris les opportunités futures et les implications pour le secteur culturel et les industries créatives.